Fin du jeûne de Jésus-Christ et de Marie et tentations du dragon

Publié le par lepontdusalut

La Cité Mystique de Dieu

 

CHAPITRE XXVI

Notre Sauveur Jésus-Christ, à la fin de son jeûne, permet à Lucifer de le tenter. — Sa Majesté sort victorieuse de la tentation. — Sa très-sainte Mère est informée de tout ce qui se passe. 

 

Marie d’Agréda dit :

 

J'ai dit su chapitre vingtième de ce livre que Lucifer sortit des antres infernaux pour chercher notre Divin Maître avec intention de Le tenter, et que sa Majesté se déroba à ses regards jusqu'à ce qu'Elle fût arrivée au désert, où, après un jeûne de près de quarante jours, Elle permit au tentateur de s'en approcher, comme le rapporte l'Évangile. 1l entra dans le désert, et, ayant trouvé tout seul Celui qu'il cherchait, il se félicita vivement de ne point voir à ses cotés sa très-sainte Mère, que ce prince des ténèbres et ses ministres appelaient leur ennemie, à cause des victoires quelle remportait sur eux; et comme ils n'avaient point encore lutté contre notre Sauveur, ils présumaient, dans leur orgueil, qu'en l'absence de la Mère ils triompheraient infailliblement du Fils. Toutefois, ayant observé de près leur adversaire, ils se sentirent tous saisis d'une grande crainte : non qu'ils Le reconnussent pour Dieu véritable ; l'aspect de sa bassesse suffisait pour détourner tous leurs soupçons à cet égard, et, s'ils avaient essayé leurs forces contre notre divine Dame, ils ne s'étaient point encore mesurés avec lui ; mais ils remarquèrent chez le Sauveur une si grande sérénité, un air si majestueux, des Oeuvres si parfaites et si sublimes, qu'ils en prirent l'épouvanté ; car ses actions et ses qualités n'avaient rien de commun avec celles des autres hommes qu'ils tentaient et vainquaient sans peine. Lucifer s'entretenant sur ce sujet avec ses ministres, leur dit :

« Quel homme est-ce que celui qui se montre si supérieur aux vices que nous faisons prévaloir chez les autres? S'il a un si grand mépris pour le monde, et s'il mortifie et dompte son corps avec tant de rigueur, comment pourrons-nous le tenter? Ou comment en serons-nous victorieux, s'il nous a ôté les armes avec lesquelles nous faisons la guerre aux hommes ? Je doute fort du succès de ce combat. »

On peut voir par là combien la mortification de la chair et le mépris des choses terrestres sont importants, puisqu'ils causent de la terreur à tout l'enfer ; et il est certain que les ennemis du genre humain rabattraient singulièrement de leur orgueil s'ils ne trouvaient les hommes soumis à l'empire tyrannique de leurs passions, lorsqu'ils s'en approchent pour les tenter.

 

Notre Sauveur Jésus-Christ laissa Lucifer dans l'erreur qui Le lui faisait considérer comme un simple homme, quoique fort juste et fort saint, afin qu’il redoublât ses efforts et sa rage dans le combat, comme quand il se sent quelques avantages sur ceux qu'il veut tenter. Le Dragon s'étant armé de toute sa présomption et ayant ramassé toutes ses forces, le désert vit commencer ce grand combat, si rude et si acharné, qu'on n'en a vu et qu'on n'en verra jamais un semblable dans le monde entre les hommes et les démons ; car Lucifer et ses satellites, excités par leur propre fureur, épuisèrent toutes leurs ruses et déployèrent toute leur puissance contre la Vertu supérieure qu'ils reconnaissaient en notre Seigneur Jésus-Christ, quoique sa Majesté suprême modérât ses actions avec une sagesse et avec une bonté incomparables, et cachât suivant une juste mesure la cause première de son Pouvoir infini, n'empruntant qu'à sa Sainteté en tant qu'Homme les forces nécessaires pour remporter la victoire sur ses ennemis. Il s'avança en cette qualité au combat, et fit d'abord une prière au Père éternel en la partie supérieure de l'Esprit, où ne porte point la vue des démons, s'adressant en ces termes à sa Majesté :

 

« Mon Père, Dieu éternel, Je vais combattre contre mon ennemi pour détruire ses forces et pour abattre son orgueil, qu'il élève contre Vous et contre les âmes qui me sont si chères. Je veux, pour votre Gloire et pour leur propre bien, souffrir la témérité de Lucifer et lui briser la tête, afin que, quand les mortels en seront tentés, ils le trouvent vaincu d'avance, s'ils ne se livrent volontairement à lui. Je Vous supplie, mon Père, de Vous souvenir de mon combat et de ma victoire, quand les hommes seront attaqués par l'ennemi commun, et de les secourir dans leur faiblesse, afin qu'ils obtiennent à leur tour le triomphe que Je leur procure par le mien; qu'ils s'animent par mon exemple, et qu'ils apprennent la manière de résister à leurs ennemis et de les vaincre. »

 

Les saints anges assistaient à ce combat, témoins rendus invisibles à Lucifer par la Volonté Divine, pour que leur présence ne lui fasse point soupçonner le Pouvoir Divin de notre Seigneur Jésus-Christ ; et ils offraient tous ensemble des hymnes de gloire et de louange au Père et au Saint-Esprit, qui se complaisaient aux Oeuvres admirables du Verbe incarné ; et l'auguste Marie, dans son oratoire, contemplait aussi ce spectacle, comme je le dirai bientôt. La tentation commença le trente-cinquième jour du jeûne et de la solitude de notre Sauveur, et dura jusqu'à ce que les quarante jours que l'Évangile marque fussent accomplis. Lucifer se présenta sous une forme humaine ; comme si Jésus-Christ ne l'eût ni vu ni connu auparavant; et pour réussir en son dessein, il se transforma et prit les dehors resplendissants d'un ange de lumière, et, ne doutant pas que le Seigneur n'eût faim après un si long jeûne, il Lui dit en Le regardant :

« Si vous êtes le Fils de Dieu, ordonnez que ces pierres se changent en pain. »

 Il supposa la qualité de Fils de Dieu, parce que la crainte qu'Il pût l’être était ce qui causait son plus grand souci, et qu'il cherchait des indices propres à le lui faire reconnaître. Mais le Sauveur du monde ne lui répondit que par ces mots :

 

« L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. »

 

Le Sauveur prit cette réponse du chapitre huitième du Deutéronome. Mais le démon n'en pénétra pas le sens, car cet esprit des ténèbres entendit que Dieu pouvait sans aucun aliment corporel entretenir la vie de l'homme. Cela était vrai, et les paroles de notre Divin Maître avaient bien cette signification ; toutefois elles renfermaient encore un autre sens plus relevé, et elles voulaient dire :

Cet homme avec qui tu parles vit en la parole de Dieu qui est le Verbe Divin, Auquel Il est uni hypostatiquement ; et quoique ce fût précisément ce que le démon désirait savoir, il ne mérita pas de le comprendre, parce qu'il avait d'avance refusé d'adorer le Dieu-Homme.

 

Lucifer fut confondu par la force de cette réponse et par la vertu secrète qu'elle renfermait ; mais il ne voulut point témoigner de faiblesse ni quitter le combat. Et le Seigneur permit qu'il le continuât et qu'il le transportât lui-même à Jérusalem, et qu'il Le mit sur le pinacle du Temple d'où l'on découvrait un grand nombre de personnes sans que cet adorable Seigneur fût aperçu d'aucune. Le démon chercha à flatter son imagination de la pensée que si on Le voyait tomber de si haut sans recevoir aucun mal, on l'acclamerait comme un grand, prodigieux et saint personnage, et, recourant aussi à l'Écriture, il lui dit :

« Si vous êtes le Fils de Dieu, jetez-vous en bas ; car il est écrit que Dieu a commandé à ses anges de prendre soin de Vous, et qu'ils Vous porteront dans leurs mains, de peur que Vous ne heurtiez le pied contre quelque pierre. »

Les esprits célestes escortaient leur Roi, et s'étonnaient de la permission qu'Il donnait à Lucifer de Le porter corporellement pour le seul profit qui en devait résulter aux hommes. Le prince des ténèbres fut suivi en cette occasion d'une multitude innombrable de démons ; car ce jour-là ils sortirent presque tous de l'enfer pour assister à cette entreprise. L'Auteur de la sagesse répondit :

 

« Il est écrit aussi : Vous ne tenterez point le Seigneur votre Dieu. »

 

Notre aimable Rédempteur prononça ces paroles avec une douceur incomparable, avec la plus profonde humilité, et en même temps avec une noble fermeté et une majesté si accablante pour l'indomptable orgueil de Lucifer, que cet esprit rebelle fut tout troublé de ce calme inaltérable, et y trouva le motif de nouveaux tourments.

 

Il essaya d'un autre artifice pour attaquer le Seigneur de l'Univers, et ne désespéra point d'exciter son ambition en Lui promettant une partie de son domaine ; à cet effet il Le transporta sur une haute montagne, d'où l'on découvrait une immense étendue de pays, et il Lui dit avec autant de témérité que de perfidie :

« Je vous donnerai tout ce que vous voyez, si vous vous prosternez devant moi pour m'adorer. »

Excessive arrogance, odieuse hypocrisie d'un stupide menteur ! Qui lui faisaient promettre ce qu'il n'avait point, ce qu'il ne pouvait point donner, puisque les cieux, la terre, les royaumes et les trésors, tout appartient au Seigneur, qui distribue et ôte les empires et les richesses à qui il Lui plait, et selon qu'Il le juge convenable. Lucifer n'a jamais pu offrir aucun bien qui lui appartint, même parmi les biens terrestres, et c'est pour cela que toutes ses promesses sont fausses. Le souverain Roi répondit d'un ton impérieux à celle qu'il venait de lui faire :

 

« Retire-toi, Satan ; car il est écrit : Vous adorerez  le Seigneur votre Dieu, et vous ne servirez que lui seul. »

 

Par ces paroles, « Retire-toi, Satan », que Jésus-Christ proféra, Il ôta au démon la permission qu'Il lui avait donnée de Le tenter, et, se servant de son irrésistible empire, Il le précipita avec tous ses ministres d'iniquité au fond des gouffres infernaux, où ils demeurèrent comme enchaînés l'espace de trois jours sans pouvoir remuer. Et quand il leur fut permis de se relever, ils se sentirent tellement affaiblis, tellement brisés, qu'ils commencèrent à soupçonner que Celui qui les avait terrassés et vaincus était peut-être le Verbe incarné. Ils continuèrent à être ballottés par des doutes contraires, sans parvenir à discerner la vérité, jusqu'à la mort du Sauveur. Mais Lucifer, désespéré de la mauvaise issue de son entreprise, se consumait de sa propre fureur.

 

Notre Divin Vainqueur Jésus-Christ loua et glorifia le Père éternel de la victoire qu'Il lui avait donnée sur l'ennemi commun du genre humain ; et Il fut replacé dans le désert par une grande multitude d'esprits célestes, qui célébraient son triomphe par de doux cantiques. Ils Le portaient alors dans leurs mains, quoiqu'Il n'en eût pas besoin, pouvant user de sa propre Vertu ; mais ce service des saints anges Lui était dû, comme en réparation de la téméraire audace que Lucifer avait eue de transporter sur le pinacle du Temple et sur la montagne cette très-Sainte Humanité, en Laquelle la Divinité se trouvait substantiellement. On n'aurait jamais pu croire que notre Seigneur Jésus-Christ eût donné une telle permission au démon, si l'Évangile ne l'eût dit. Mais que faut-il admirer le plus, ou de ce qu'Il ait permis à Lucifer, qui ne Le connaissait point, de Le porter en ces divers endroits, ou de ce qu'Il se soit laissé vendre par Judas, et laissé recevoir dans l'adorable Sacrement de l'Eucharistie par ce disciple infidèle et par tant de pécheurs qui, Le connaissant pour leur Dieu, Le reçoivent si indignement ? Assurément, l'un et l'autre doivent nous surprendre, d'autant plus qu'Il le permet encore pour notre bien et pour nous attirer à Lui par la bénignité et la patience de son Amour. O mon divin Maître, que vous êtes doux, clément et miséricordieux envers les âmes ! Votre amour vous a fait descendre du Ciel sur la terre pour elles ; Vous avez souffert et avez donné votre Vie pour leur Salut. Vous les attendez et les supportez avec miséricorde ; Vous les appelez, Vous les cherchez, Vous les accueillez, Vous entrez dans leur sein avec une Bonté ineffable ; Vous êtes tout à elles, et Vous voulez qu'elles soient entièrement à Vous. Ce qui me brise le coeur, c'est que, nous attirant par tant de liens amoureux, nous Vous fuyions, c'est que nous répondions par des ingratitudes à de si grandes tendresses. O Amour immense de mon doux Seigneur, que Vous êtes méconnu et mal payé de retour ! Donnez, Seigneur, des larmes à mes yeux pour pleurer un malheur si lamentable, et faites que tous les justes de la terre le pleurent avec moi. Notre aimable Sauveur ayant été remis dans le désert, l'Évangile dit que les anges Le servaient. En effet, à la fin de ces tentations et de son jeûne, ils Lui présentèrent à manger un aliment céleste qu'Il prit ; et, par cette Divine Nourriture, son Corps Sacré recouvra de nouvelles forces naturelles ; et non seulement les saints anges L'assistèrent et Le félicitèrent de ses victoires, mais les oiseaux de ce désert vinrent aussi célébrer leur Créateur incarné par la grâce de leur chant et de leur vol, et les bêtes sauvages, perdant toute leur férocité, s'empressèrent à leur tour de venir reconnaître leur Seigneur.

 

Revenons à Nazareth, où la Reine des anges considérait de son oratoire les combats de son très-Saint Fils, qu'elle voyait par la Lumière Divine, comme je l'ai expliqué; elle ne cessait d'ailleurs de recevoir les messages des anges de sa garde, qui allaient de sa part visiter le Sauveur du monde. La divine Dame fit les mêmes prières que son Fils au moment où la tentation commença, et elle combattit avec Lui contre le Dragon, quoique d'une manière invisible et seulement en esprit ; de sorte qu'elle vainquit Lucifer et ses ministres sans sortir de sa retraite, coopérant en notre faveur à toutes les actions de notre Seigneur Jésus-Christ. Quand elle sut que le démon transportait le Seigneur d'un lieu à un autre, elle pleura amèrement de ce que le Roi des rois et le Seigneur des seigneurs fût réduit par la malice du péché à lui laisser prendre une pareille liberté ; et à chaque victoire que le Sauveur remportait sur le démon, elle offrit à la Divinité et à la très-Sainte Humanité de nouveaux cantiques de louange que les anges répétaient pour exalter le Seigneur. Ce fut encore par l'entremise des ambassadeurs célestes qu'elle Le félicita de ses triomphes et des Bienfaits qui en résulteraient pour tout le genre humain, et que, de son côté, le Seigneur la consola et la félicita de ce qu'elle avait fait contre Lucifer en se conformant et en s'associant aux actes de sa Divine Majesté.

 

Compagne fidèle des peines et du jeûne, il était juste que notre auguste Princesse participât aux consolations ; c'est pour cela que son très-amoureux Fils chargea les anges de lui porter et de lui servir des mêmes mets qu'ils Lui avaient offerts. Et, chose merveilleuse ! Cette grande multitude d'oiseaux qui entouraient le Seigneur suivit à tire-d'aile les anges à Nazareth, quoique d'un vol moins rapide ; elle entra dans la maison de la puissante Reine du Ciel et de la terre, et, pendant qu'elle prenait la Nourriture que son très-saint Fils lui avait envoyée par les anges, tous ces oiseaux se présentèrent à elle et la réjouirent par les mêmes ramages qu'ils avaient fait entendre en la présence du Sauveur. Elle mangea de cet Aliment Céleste, d'autant plus salutaire qu'il venait bénit des Mains de Jésus-Christ, et elle se sentit à l'instant toute réconfortée et remise des effets d'un jeûne si long et si rigoureux. Elle rendit des actions de grâces au Tout-Puissant avec la plus profonde humilité ; et les actes héroïques des vertus qu'elle pratiqua pendant le jeûne et les combats de Jésus-Christ furent si sublimes et si nombreux, qu'il n'est pas possible de les raconter ni même de les concevoir : nous les connaîtrons en Dieu quand nous Le verrons, et alors nous lui rendrons honneur et gloire pour tant de Grâces ineffables qu'Il a daigné faire à tout le genre humain.

 

Doute que j’exposai à la Reine du ciel.

 

Reine et Maîtresse de l'univers, votre bonté incomparable m'enhardit à vous exposer, comme à la Mère de la Sagesse, un doute qui me vient à propos de ce que vous m'avez découvert en ce chapitre et en quelques autres, sur la qualité de cette Nourriture Céleste que les saints anges offrirent à notre Sauveur dans le désert ; je m'imagine que celle-ci n'était pas différente des autres, qu'ils servirent à sa Majesté et à vous en certaines occasions où, par une disposition spéciale du même Seigneur, vous manquiez de l'aliment commun des mortels, comme je l'ai rapporté, selon les lumières dont vous m'avez éclairée. J'ai appelé ce manger un Aliment Céleste, parce que je n'ai pas trouvé d'autres termes pour m'expliquer, et je ne sais s'ils sont propres, car j'ignore d'où venait cette Nourriture et quelle en était la qualité ; je ne crois pas d'ailleurs qu'il y en ait dans le Ciel pour nourrir les corps, puisqu'ils n'auront besoin d'aucun aliment terrestre pour y vivre. Et quoique les organes physiques des bienheureux aient quelque objet délectable et sensible, et que le goût participe à cette satisfaction comme les autres sens, je suppose que cela doit se faire, non par le moyen d'aucune nourriture, mais par un certain rejaillissement de la gloire de l'âme, à laquelle le corps et les sens participeront d'une manière admirable, chacun selon ses fonctions et ses aptitudes naturelles, sans cette imperfection et sans cette sensibilité obtuse, qui dans la vie mortelle paralysent les organes, gênent leurs opérations et altèrent les impressions des objets. Pauvre ignorante que je suis, je désire vivement que votre bonté maternelle m'éclaircisse là-dessus.

 

Réponse et instruction de notre auguste Maîtresse.

 

Ma fille, votre doute est fondé, parce qu'il est certain que, comme vous l'avez déclaré, il n'y a aucun aliment matériel dans le Ciel ; mais cela n'empêche pas que la Nourriture que les anges présentèrent à mon très-Saint Fils et à moi dans la circonstance que vous avez indiquée, soit appelée fort à propos un Aliment Céleste, et je vous ai inspiré ce terme pour que vous l'employassiez, parce que la vertu de cet aliment venait du Ciel et non point de la terre, où tout est grossier, matériel et fort inefficace. Et afin que vous en connaissiez la nature, et la manière dont la Divine Providence le forme, vous devez savoir que quand le Très-Haut daignait dans sa Bonté nous nourrir Lui-même, et suppléer aux autres aliments ordinaires par celui qu'il nous envoyait miraculeusement par les saints anges, Il se servait de quelque chose de matériel, et le plus souvent d'eau, à cause de la clarté et de la simplicité de cet élément, car pour ces sortes de miracles le Seigneur ne se sert point d'ingrédients multiples. D'autres fois il nous envoyait du pain et quelques fruits ; mais Il donnait, par sa Puissance Divine, à la moindre de ces choses, une vertu toute particulière et une faveur si délicieuse, qu'elle surpassait infiniment tout ce que la terre offre de plus exquis et de plus délicat ; on n'y saurait même rien trouver qui ne fût insipide en comparaison de cette Nourriture Céleste ; les exemples suivants vous en donneront une plus juste idée. Le premier c'est le pain cuit sous la cendre que le Seigneur procura à Élie, et qui avait une telle vertu, qu'il lui donna des forces pour marcher jusqu’à la montagne d'Oreb. Le second c'est la manne, qui s'appelle le pain des anges, parce qu'ils la préparaient en coagulant la vapeur de la terre, et ainsi condensée, puis séparée en forme de grains, ils la répandaient sur le sol ; elle avait différentes saveurs, ainsi que l'Écriture le rapporte, et en outre des qualités merveilleuses pour nourrir et fortifier le corps. Le troisième exemple c'est le miracle que fit aux noces de Cana mon très-Saint Fils, changeant l'eau en vin, et donnant à ce vin un goût si excellent et si relevé, que tous ceux qui en burent le remarquèrent avec admiration.

 

C'est ainsi que la Puissance Divine donnait une vertu et une saveur surnaturelles à l'eau, ou bien la changeait en une autre liqueur très-douce et très-délicate ; elle communiquait la même vertu au pain et au fruit, et semblait jusqu'à un certain point les spiritualiser. Cet Aliment Céleste nourrissait le corps, satisfaisait le sens, et réparait les forces d'une manière admirable, de sorte que la faiblesse humaine s’en trouvait toute fortifiée, toute allégée, et savait se porter aux oeuvres pénibles avec une nouvelle promptitude, sans aucun dégoût ni aucune pesanteur physique. Telles étaient les qualités que réunissait la Nourriture que les anges nous servirent à mon très-saint Fils et à moi après notre long et pénible jeûne ; aussi bien que celle que nous reçûmes en d'autres occasions avec mon époux Joseph (car il participait à cette faveur), et le Très-Haut a exercé la même libéralité envers plusieurs de ses amis et serviteurs, mais moins fréquemment et avec moins de circonstances miraculeuses qu'envers nous. Voilà, ma fille, la réponse à votre doute. Soyez maintenant attentive à l'instruction qui ressort de ce chapitre.

 

Afin que vous pénétriez mieux ce que vous y avez écrit, je veux que vous considériez les trois motifs qu'a eus mon très-Saint Fils, entre plusieurs autres, pour combattre contre Lucifer et ses ministres infernaux, car cette connaissance vous donnera une plus grande lumière et augmentera vos forces pour leur résister. Or le premier motif fut de détruire le péché et l'ivraie qu'en faisant tomber Adam, cet ennemi sema en la nature humaine par les sept péchés capitaux, l'orgueil, l'avarice, la luxure et les autres, qui sont les sept têtes de ce dragon. Et comme Lucifer destina à chacun de ces péchés un démon qui fût comme le chef de ses compagnons d'iniquité dans la guerre qu'ils feraient aux hommes, avec des armes propres à leur légion, qui les leur distribuât, qui en réglât l'emploi au moment de la tentation, et qui fit mettre par ces ennemis, dans les combats qu'ils livreraient aux mortels, cet ordre confus que vous avez signalé dans la première partie de cette Histoire Divine. Ainsi mon très-Saint Fils combattit contre tous ces princes des ténèbres, les vainquit et brisa toutes leurs forces par le pouvoir de ses Vertus. L'Évangile ne fait mention que de trois tentations, parce quelles furent les plus manifestes, mais les combats et les victoires de mon adorable Fils s'étendirent plus loin. Car il vainquit tous ces démons aussi bien que tous les péchés dont ils étaient les chefs : l'orgueil par son humilité, la colère par sa douceur, l'avarice par le mépris des richesses, et de même tous les autres. Ces esprits rebelles se sentirent surtout abattus et découragés, lorsqu’au pied de la Croix ils reconnurent avec certitude que Celui qui les avait vaincus était le Verbe incarné. Dès lors ils appréhendèrent beaucoup (comme vous le direz dans la suite) d'attaquer les hommes, qui pourraient assurément remporter de grands avantages sur les ennemis de leur Salut, s'ils profitaient des victoires de mon très-Saint Fils.

 

Le second motif de son combat fut d'obéir au Père éternel, qui Lui ordonna non seulement de mourir pour les hommes et de les racheter par sa Passion et par sa Mort, mais aussi de soutenir cette lutte contre les démons, et de les vaincre par la force spirituelle de ses Vertus incomparables. Le troisième, qui est comme une conséquence des deux autres, fut de donner aux hommes l'exemple, et de leur enseigner le secret de triompher de leurs ennemis, afin qu'aucun mortel ne soit surpris d'en être tenté et persécuté, et que tous aient cette consolation dans leurs tentations, de voir que leur Rédempteur les a essuyées le premier. Sans doute, les siennes furent sous certains rapports différentes, mais au fond elles furent les mêmes, et avec plus de violence et de malice du côté de Satan. Jésus-Christ, mon Seigneur, permit que Lucifer et ses partisans déployassent toute leur fureur et toutes leurs forces contre sa Majesté, afin de les abattre par sa Divine Puissance et de les rendre plus faibles quand ils attaqueraient les hommes, et que ces mêmes hommes les vainquissent avec plus de facilité s'ils profitaient du bienfait de leur Rédempteur.

 

Tous les mortels ont besoin de ces leçons s'ils veulent vaincre le démon ; mais vous, ma fille, vous en avez plus besoin qu'une foule de générations entières, parce que ce dragon est fort irrité contre vous, et que vous êtes naturellement incapable de lui résister si vous ne vous prévalez de mes instructions et de l'exemple de mon très-Saint Fils. Il faut avant tout vaincre le monde et la chair, celle-ci en la mortifiant avec une prudente rigueur, celui-là en le fuyant et en vous retirant dans le secret de votre intérieur; vous surmonterez ces deux ennemis si vous ne sortez point de cette sage retraite, si vous ne négligez point les faveurs et les lumières que vous y recevez, et, si vous n'aimez aucune chose visible qu'autant que la charité bien ordonnée vous le permettra. Je vous en renouvelle le souvenir et le commandement que je vous ai fait plusieurs fois, car le Seigneur vous a donné un naturel qui ne se contente pas d'aimer médiocrement ; et nous voulons que cette faculté d'aimer soit toute consacrée à notre Amour, et afin de n'y trouver aucun obstacle, vous devez ne pas consentir au moindre mouvement de vos appétits, ni permettre à vos sens le moindre exercice, si ce n'est pour la Gloire du Très-Haut et pour faire ou souffrir quelque chose en vue de son Amour et du bien de votre prochain. Si vous m'obéissez en tout, je veillerai à ce que vous soyez fortifiée comme une citadelle, afin que vous combattiez généreusement pour le Seigneur contre ce cruel dragon ; et vous serez environnée de mille boucliers, à l'abri desquels vous pourrez repousser et poursuivre votre adversaire. Mais vous vous souviendrez de vous prévaloir toujours contre lui des paroles sacrées et de l'Écriture sainte, sans vous amuser à de longs raisonnements avec un ennemi si rusé, car de faibles créatures ne doivent point entamer de conférences ni entrer en pourparlers avec leur mortel ennemi, avec le maître des mensonges, puisque mon très-Saint Fils, qui avait une puissance et une sagesse infinies, ne l'a pas fait, afin que les âmes apprissent par son Exemple à user de circonspection vis-à-vis du démon. Armez-vous d'une foi vive, d'une ferme espérance, d'une charité ardente accompagnée d'une profonde humilité ; ce sont ces vertus-là qui renversent le dragon ; loin d'oser leur tenir tête, il prend devant elles la fuite, parce qu'elles valent de puissantes armées pour abattre sa superbe arrogance.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article